Le petit garçon qui pleure

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L’autre soir, je rentrai à vélo d’un cours de danse.
Dans la nuit tombée, je roulais goûtant au doux bonheur du bercement du vélo.
Et puis au loin, j’ai aperçu des silhouettes et entendu des cris déchirants d’une voix d’enfant. Mon vélo me rapproche de la scène et je commence à voir.
Deux enfants sur le trottoir sur lequel je m’avance aussi, l’un hurle, assis par terre, les deux mains tendues vers le ciel, l’autre le regarde. 10 mètres plus loin, deux femmes assises sur un bloc de béton avec un bébé dans les bras. Je comprends qu’ils sont ensemble et forme un groupe, une famille peut-être.

Lorsque je passe devant l’enfant en larmes, je l’entends crier « Il y a du sang, il y a du sang sur mes mains!!! ». Je le sens terrifié et ses cris doublent de volume, il hurle tout à coup avec une telle frénésie et tant de sanglots que mon coeur se décroche. Je me retiens de descendre du vélo, je me dis que les mères sont là. En passant devant elles, je les regarde avec insistance, car elles sont tranquillement assises à discuter à voix fortes sans le regarder. J’espère qu’elles vont saisir le poids de mon regard comme impulse pour aller porter secours au petit. Rien qu’un peu d’attention. Au moins un regard svp…
Je sais comme il est difficile d’être parent et me garderait bien de juger quiconque. Je me méfie des jugements hâtifs des personnes qui ne font que passer devant des familles et leurs fonctionnements se construisant au quotidien. A ces femmes, au lieu de leur montrer mon inquiétude, je souris. Je garde mon inquiétude pour moi. Une part de moi veut aussi avoir confiance en elles, je me dis qu’elles savent sans doute ce qu’elles font et qu’elles ont leurs raisons.
Elles répondent à ce sourire avec une grande allégresse puis rient entre elles ensuite, comme si rien d’autres que elles et mon passage devant elles n’existait. Parce que je suis profondément attachée à l’acte de ne pas juger les gens (et de se tromper) je reçois leurs sourires et m’en contenterait. Au même moment, quelquechose en moi se fend. J’ai la sensation de contribuer à quelquechose que je ne valide pas. J’ai l’impression d’assister à la naissance de la masculinité exigée, la masculinité virile, la masculinité niée.

Ce que j’ai vu ce soir là c’est un enfant de 4 ou 5 ans vivant une terreur d’enfant, bien plus grande que sa propre taille. Je l’ai vu demander de l’aide. J’ai été traversée physiquement par la densité de sa détresse qu’il osait pourtant exprimer mais qui n’a pas reçu d’attention.

N’est-ce pas là, à cet endroit précis que tout commence?

Un homme qui n’arrive pas à pleurer lorsqu’il sent son coeur lourd. Un homme qui ne sait pas dire « je suis blessé » ou reconnaître les émotions qui le traverse. Un homme qui ressent de la honte à se sentir hyper-sensible et ne cesse de se cacher jusqu’à se cacher de lui-même. Ces hommes n’ont-ils pas été, chacun à leur manière et à différents moments de leur vie, ce petit garçon rencontré sur le trottoir qui criait sans qu’on prenne sa peine au sérieux possiblement sous prétexte de son genre, parce qu’un garçon, ça doit apprendre à… endurer?

Recevoir de l’attention quand on a peur est un droit fondamental de l’enfance. Ne pas en recevoir peut laisser des séquelles importantes à des endroits subtiles de nos fonctionnements d’humains.

Petit, je n ‘ai pas été la personne pour toi ce soir.
J’aimerais seulement te dire. A toi et à tous les autres toi.

Tu as le droit d’avoir peur et de recevoir un regard, une main sur ton épaule.

A tout âge.